Un épisode pour regarder la bibliothèque publique non comme un équipement culturel parmi d’autres, mais comme l’une des formes les plus concrètes et les plus vivantes de ce qu’on appelle le commun. Des sujets qui montre comment les bibliothèques alimentent nos réflexions sur le numérique depuis toujours ! Parce que l’Internet n’est peut-être juste qu’une grande bibliothèque mondiale ?!
Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Ali Sabbagh, coordinateur des activités culturelles de ASSABIL — le chemin, la source d’eau en arabe — une ONG libanaise fondée en 1997 pour créer et gérer des bibliothèques publiques à Beyrouth. ASSABIL c’est trois bibliothèques municipales, un réseau à travers le Liban, une bibliothèque mobile née après la guerre de 2006. Ali était en résidence à la Friche Belle de Mai dans le cadre du programme Courants du Monde de l’Institut français. On s’est croisé. On a partagé des vieilles amitiés, et des sujets de préoccupation communs autour de la culture, des institutions et de la place du savoir dans nos sociétés.
En effet, ce qui se joue à ASSABIL, c’est une question que l’on travaille à Culture Pixelle : la place des citoyennes et citoyens organisés en société civile, dans la garantie de continuité des services publics, en particulier culturels. Dans un moment où les Etats se pensent plateformes, entreprises ou s’effacent, comment les associations inventent ce qui fat aussi société ? Quelque chose qui résonne avec ce mantra de Culture Pixelle : l’intelligence est dans les périphéries. Et l’importance des savoirs et de leurs libres circulation. En ce sens, les bibliothèque, comme l’Internet, sont pour nous, des équipements fondamentaux de nos démocraties.
« La lecture nourrit l’esprit critique. Elle nous permet de couvrir les différents points de vue. La lecture elle-même a un rôle très important dans la cohésion sociale et de construire le vivre ensemble. »
La bibliothèque n’est pas qu’un dépôt de livres mais une infrastructure de démocratie. Au Liban — 18 communautés religieuses reconnues, des centaines de milliers de réfugiés palestiniens et syriens, une histoire de guerres civiles — l’enjeu n’est pas culturel au sens étroit. C’est la question même du vivre ensemble qui se joue dans ces espaces de cultures partagées. Des bibliothèques laïques, non confessionnelles, où ni la religion ni la politique ne sont promues. Des lieux neutres dans un pays où la neutralité est déjà un acte politique.
« On a réussi à transformer la crise en une opportunité. »*
Quand la municipalité de Beyrouth coupe les financements en 2020, ASSABIL ne ferme pas. Elle installe des panneaux solaires, ouvre 7 jours sur 7 avec des volontaires qui ont les clés. Le modèle associatif rend tangible l’acte collectif de chacune et chacun. Pas la résilience comme exploit, mais l’inventivité et la détermination à se tenir ensemble comme manière d’être au monde.
« On n’est pas seulement bibliothécaire chez ASSABIL. On est facilitateur culturel. »
Le facilitateur culturel chez ASSABIL, c’est quelqu’un qui organise des ateliers d’écriture, accueille des classes, monte des projets de soutien psychosocial après l’explosion du port, invite la communauté éthiopienne à présenter sa culture et ses danses, conserve le patrimoine oral en formant une nouvelle génération de conteurs. La bibliothèque comme le lieu du lien. Un espace où l’on vient chercher un livre, charger son téléphone, trouver de la chaleur, faire une fête, écrire, écouter. Un lieu où l’on lit le monde plus qu’on ne lit un livre.