Un épisode pour appréhender l’évolution de l’écriture journalistique comme une bifurcation vers des récits plus lents, plus collectifs, plus situés, plus libres, et demain peut-être portés directement par ceux qui les vivent. Et qui se diffusent sur les médias indépendants
À Marseille, les chiffres du narcotrafic font régulièrement la une. Derrière les statistiques, derrière les faits divers, il y a des visages, des familles, des vies interrompues — et des proches qui refusent que leurs morts soient réduits à quelques lignes dans une dépêche.
Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Mickaël Gence et Étienne Bonnot du Kollectif Nawak pour parler de leur documentaire Jusqu’à notre dernier souffle, diffusé en partenariat avec Street Press. Pendant deux ans et demi, ils ont suivi Atika, Karima et Laetitia, trois femmes marseillaises qui ont perdu un proche dans des assassinats liés au trafic de drogue et qui se battent au sein du Collectif des familles de victimes. Un film qui parle de violences, et aussi de mémoire, de dignité, et de ce qui transforme des citoyennes en militantes infatigables.
« On s’est dit qu’on pouvait prendre le temps – ce temps que l’on n’a pas dans les médias traditionnels, dans le news – le temps de rencontrer qui sont ces personnes dont on ne parle jamais. »
Étienne nomme ce que le digital et l’autoproduction rendent possible : sortir du format imposé. Dans le JT, ces femmes n’existent qu’à peine, comme contexte d’un fait divers, comme chiffre dans une statistique. Prendre le temps de les rencontrer, de les suivre sur deux ans et demi, de laisser le récit se construire à leur rythme plutôt qu’à celui de l’actu a été une ligne éditoriale que seule l’autoproduction numérique rend aujourd’hui possible. Le digital n’a pas seulement changé la diffusion. Il a changé les conditions mêmes de l’écriture.
« Street Press a pris le film comme il est, sans couper — alors que les télés, on sait qu’elles vont charcuter. C’est une liberté. »
Mickaël évoque que la liberté formelle est une condition du récit juste. Pas de 52 minutes imposées, pas de coupes éditoriales qui dénaturent, pas de politique de diffusion qui efface ce qui dérange. Le choix de Street Press est un choix conscient, compte tenu de l’ADN de ce média à la fois pure-player mais aussi travaillant ces sujets de société. Les médias indépendants en ligne rendent possible aujourd’hui ce que les chaînes traditionnelles ne peuvent plus offrir. Ces nouvelles écritures documentaires trouvent des espaces de respiration dans le paysage numérique.
« Les médias indépendants permettent d’avoir un contre-récit, une autre manière de raconter, de choisir d’autres sujets — et c’est souhaitable. »
Étienne et Michaël parlent depuis l’intérieur des médias traditionnels – pigiste et monteur à France 3. Ils connaissent les contraintes des médias mainstream. La galaxie Street Press, Blast, Mediapart et plus n’est pas une alternative fragile mais une nécessité démocratique. Des économies précaires, mais des espaces où l’horizontalité est réelle, où les autres manières de raconter sont encouragées, où le dialogue entre journalistes et personnes peut prendre des formes que le grand média ne tolère plus depuis longtemps.
« Demain, peut-être qu’elles porteront leur propre récit, et c’est peut-être ça le chemin d’après des narrations. »
Si le documentaire de Mickaël et Étienne est déjà une étape pour raconter autrement, depuis une position assumée, avec le temps qu’il faut, le chemin d’après, sera peut-être que les personnes concernées deviennent elles-mêmes autrices de leurs récits. Une décentralisation narrative et médiatique comme horizon politique ? Le numérique l’a rendu techniquement possible. Il reste à le rendre structurellement réel.