Deuxième épisode depuis le congrès du SMA à Nancy. Cette semaine, deux voix qui éclairent chacune à leur manière ce qui se joue dans la relation entre les plateformes, les artistes et le droit.
Jaad, responsable de l’expérience éditoriale chez Deezer, celui qui pense, depuis l’intérieur, comment une plateforme organise la découverte musicale. Et Laure Darcos, sénatrice de l’Essonne, rapporteure de la proposition de loi relative à la présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle, une loi votée à l’unanimité au Sénat en avril. Deux regards, un même fil : qui décide de ce qu’on écoute, et qui protège ceux qui créent ?
« Notre but, c’est pas forcément qu’il reste le plus longtemps sur la plateforme. Le but, c’est qu’il ne se désabonne pas. »
Jaad distingue deux types de playlists qui illustrent aujourd’hui les logiques qui gouvernent le streaming : Les playlists « doudou » : les musiques que l’on connait et que l’on écoute et ré-écoute en permanence, où l’utilisateur reste dans sa zone de confort, un long moment. Et les playlists de découverte : un risque éditorial assumé, une chanson inconnue, un artiste émergent, l’utilisateur peut décrocher, mais il peut aussi trouver quelque chose qui change tout. La plateforme préfère souvent la première logique. Par modèle économique. Et c’est précisément là que se joue la question de la diversité musicale.
« Il nous manque aujourd’hui une plateforme qui soit associée principalement à la découvrabilité d’artistes. Toutes les plateformes fonctionnent comme des grandes librairies très organisées, mais la cascade vers la découverte d’un artiste, vers le concert, vers le fan, aucune plateforme ne le fait bien. »
Aujourd’hui sur les plateformes, trouver une chanson ne suffit pas. Ce qui fait vivre un artiste, c’est un public qui le suit, qui vient le voir sur scène, qui devient fan à différents degrés. Le streaming a révolutionné l’accès à la musique. Il n’a pas résolu la relation entre l’auditeur et l’artiste. Et cette relation-là, ce que faisaient les disquaires, les émissions de radio, les critiques musicaux, n’a pas trouvé son équivalent en régime numérique. Et c’est peut-être une trés belle nouvelle. Cela implique que les plateformes ne peuvent pas être les seuls espaces de prescription. Il va falloir jouer collectif ! A Radio Grenouille, on le sait, et on y répond à sa manière depuis ses studios.
« Derrière la propriété intellectuelle, c’est la propriété industrielle aussi qui est en jeu, c’est notre souveraineté numérique et surtout notre souveraineté culturelle. »
Laure Darcos pose l’enjeu de sa proposition de loi dans ses véritables dimensions. Le moissonnage des œuvres par les LLM sans accord ni rémunération des auteurs, ce n’est pas seulement une question de droit d’auteur. C’est une question de rapport de force industriel. Les acteurs de la tech ont déposé 110 amendements d’obstruction à l’Assemblée nationale pour bloquer le texte, au nom de la compétitivité française face aux Américains et aux Chinois. Mais ce qu’ils défendent, c’est le droit de moissonner sans payer. Et ce que défend Laure Darcos, c’est que la création mérite rémunération, et que l’auteur doit rester maître de ce que devient son œuvre. Un combat qui rejoint directement celui d’Aurélie Hannedouche et de Jean-Baptiste Gourdain la semaine dernière : qui capture la valeur, et qui la redistribue ?
Un épisode pour comprendre que la découvrabilité et le droit d’auteur ne sont pas deux sujets séparés — c’est le même combat, mené depuis des positions différentes, pour que les artistes puissent continuer à vivre de leur travail.

