Culture Pixelle est partie en balade : Marie était au congrès annuel du SMA, le Syndicat des Musiques Actuelles, à Nancy, dans la grande salle de l’Autre Canal. Deux jours et demi de débats, de bilans, de projections — avec l’ensemble des acteurs de la filière : salles de concert, festivals, labels, radios, producteurs de spectacles.
On a rapporté deux voix. Aurélie Hannedouche, déléguée générale du SMA depuis une vingtaine d’années — la femme qui tient la filière ensemble. Et Jean-Baptiste Gourdin, président du Centre national de la musique — l’institution née en régime numérique qui vient redistribuer, réguler, et penser les mutations du secteur. Deux voix, une même lucidité.
« C’est pas juste de rester sur des constats et de dire « il n’y a qu’à, faut qu’on ». L’idée c’est d’appliquer un peu nos idées. »
Aurélie raconte la création de SOTICKET — billetterie coopérative portée par le SMA avec la FEDELIMA et le RIF il y a dix ans, pour que les salles restent maîtresses de leur data. Pas de données clients qui repartent vers les grandes plateformes pour être revendues. Pas de droits de location qui ponctionnent le public. Passer de la pensée à la pratique. Ce n’est pas une posture idéologique — c’est une réponse concrète à la concentration. Et ça fonctionne. SOTICKET comme les outils coopératifs qui essaiment dans la filière, disent quelque chose d’essentiel : l’indépendance ne se décrète pas, elle se construit outil par outil.
« Si on laisse uniquement le marché faire son œuvre, il n’y aura plus de musique du monde, plus de jazz, plus de musique improvisée — et pas les futurs têtes d’affiche de demain. »
Aurélie formule l’enjeu de découvrabilité avec une clarté tranchante. Les algorithmes des plateformes n’exposent pas la diversité — ils optimisent l’engagement, et l’engagement suit le mainstream. La longue traîne — les centaines de milliers de morceaux, d’artistes, d’esthétiques moins visibles — n’existe que si quelqu’un décide de la faire exister. Ce quelqu’un, c’est la politique culturelle. Les salles, les festivals, le FSER qui finance les radios indépendantes comme Radio Grenouille. Supprimer ces soutiens, c’est supprimer la diversité, petit à petit, inexorablement.
« On a une filière marquée par un paradoxe : une forte croissance économique, et dans le même temps des fragilités de plus en plus manifestes sur toute la zone de l’émergence, de la diversité, des esthétiques moins mainstream. »
Jean-Baptiste Gourdin nomme le même paradoxe que Walid Ben Youssef évoquait lors du précédent épisode de Culture Pixelle, mais cette fois-ci depuis l’intérieur de la filière. La musique a fait x14 en dix ans. Les abonnés au streaming explosent. La billetterie croît. Et pourtant. Les indépendants s’épuisent, l’émergence se rétrécit, les festivals font face à des annulations climatiques en cascade – 213 manifestations annulées cet été, 22 millions d’euros de pertes de billetterie. La croissance globale est réelle. Elle ne ruisselle pas. C’est le rôle du CNM, une forme de caisse de mutualisation, taxe streaming, redistribution vers les maillons les plus fragiles, de corriger cette asymétrie. À condition que l’État ne détourne pas ces fonds vers son propre budget, ce qui est précisément ce qui se joue dans le prochain Projet de Loi de Finance.
Un épisode pour comprendre que la filière musicale n’est pas seulement un secteur économique en croissance — c’est un écosystème fragile où la diversité culturelle ne survit que si on décide collectivement de la défendre.
🎵Le prochain épisode : Laure Darcos qui porte sénatrice sur l’IA et le droit d’auteur, et le responsable éditorial de Deezer sur la découvrabilité

