Pour ouvrir la saison 5, on a reçu Walid Ben Youssef, associé chez EY Consulting, cabinet de conseil et d’audit qui a produit, depuis 2017, l’une des études de référence sur le poids économique des Industries Culturelles et Créatives en France. Producteur de cinéma dans une vie antérieure, Walid arpente aujourd’hui les territoires pour aider des projets culturels et institutionnels à se structurer, à trouver leur gouvernance et à construire des modèles entre argent public et argent privé.
Les ICC n’est pas un qu’un acronyme de politique culturelle. C’est aussi une autre lecture, économique, de comment la culture est produite en France. On estime que cela représente 2,9 % du PIB, 600 000 emplois directs, soit plus que l’industrie automobile et d’autres cumulées. Et pourtant, quelque chose se fissure, ne fonctionne plus.
« Ce que je vois, c’est cette tension entre une logique de plateforme globale qui a tendance à être très très grosse, et une logique de fabrique essentielle à la vie culturelle, qui elle se fragmente et a de plus en plus de mal à trouver un modèle économique. »
D’un côté, les plateformes – Netflix, Spotify, les grandes plateformes d’écoute … – qui captent l’essentiel de l’attention et de de la valeur, contrôlent l’accès aux publics, et fabriquent de la croissance qui ne ruisselle guère. De l’autre, les fabriques, ces lieux de cultures, les friches, les tiers lieux, les scènes de quartier, les festivals enracinés qui créent du lien, proposent une présence, travaillent avec les publics en direct. Les premières grossissent. Les secondes s’épuisent. Et c’est là que se joue une réelle bataille culturelle, pas dans les statistiques agrégées, mais dans cet écart qui se creuse.
« Il appartient aux politiques de porter cette parole que sur leur territoire, quand on dispose de fabriques, de lieux, de liens, de relations, c’est un territoire plus attractif, qui génère plus d’activité, qui attire les talents. »
Pendant longtemps, la culture a été perçue comme un coût. Les études sur les ICC cherchent à changer ce récit : la culture produit de la richesse, de l’innovation, de l’attractivité. Mais ce message ne se diffuse pas tout seul. Il faut de la pédagogie, du plaidoyer, des élus qui comprennent que soutenir une fabrique culturelle dans leur quartier, c’est aussi une politique publique d’investissement sur le long terme. Et dans un moment où les dotations publiques s’amenuisent, cette conviction politique est une condition de survie pour beaucoup de structures.
« On a une bande passante d’attention qui n’est pas infinie. Et la bataille de l’attention n’est pas facile à gagner contre les réseaux sociaux. »
L’économie de l’attention est le vrai marché. Mais le marché n’est pas un commun. C’est un espace de concurrence. Alors, les lieux culturels partent avec un désavantage structurel : ils demandent du déplacement, du temps, de la présence. Ce que les plateformes ne demandent pas. Un enjeu de politique publique qui dépasse largement le ministère de la Culture.
Un épisode pour commencer la saison avec les pieds sur terre et la tête pour comprendre que derrière les chiffres flatteurs des ICC, se joue quelque chose d’essentiel : quels choix faisons-nous pour fabriquer de la culture dans sa diversité de formes, d’expressions, d’expériences, de situations … ?

