Un épisode pour penser le numérique depuis un territoire concret – non pas comme une infrastructure abstraite, mais comme un ensemble de choix politiques qui traitent des questions d’inclusion, de souveraineté, de contribution.
Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Christophe Hugon, conseiller municipal délégué aux relations avec les acteurs numériques et au budget participatif à la Ville de Marseille, venu du Parti Pirate — celui qui milite pour la transparence totale de l’action publique et le libre accès à l’information — et scientifique de formation. Un élu qui pense le numérique à 360°, des câbles sous-marins aux bureaux municipaux de proximité, des data-centers aux enjeux d’éducations aux médias et aux questions d’illectronisme dans la cité.
L’occasion de traverser deux questions qui nous animent cette année à Culture Pixelle : comment on aborde un numérique inclusif et durable dans une ville qui est un port de données important dans le paysage numérique mondial, et en même temps une ville qui doit accompagner ses services, ses acteurs adminsitratifs, publics ou économiques, ses citoyennes et citoyens à pouvoir utiliser ces outils dans une perspective d’Intérêt Général.
« Marseille est devenue le 6e hub pour les mêmes raisons qui ont fait que c’est un très grand port. C’est sa situation géographique. On est un port de 3000 ans en un an. »
On commence à discuter de la position particulière de Marseille dans la géographie euro-méditerranéenne : les 16 câbles sous-marins qui remontent la vallée du Rhône vers le nord de l’Europe, qui relient l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie au continent ne sont pas une décision politique ou un projet d’aménagement. C’est la géographie. Marseille est un hub numérique pour les mêmes raisons qu’elle a toujours été un hub commercial. Et avec ça vient une responsabilité que la ville ne peut ni déléguer ni ignorer : des data centers sous législation américaine côtoient des opérateurs souverains locaux, des flux stratégiques transitent par les mêmes infrastructures que les données de Radio Grenouille. Être porte d’entrée numérique de l’Europe, c’est aussi être au cœur de questions de souveraineté qui dépassent largement l’échelle municipale.
« La fracture numérique, c’est pas seulement ceux qui utilisent le numérique et ceux qui ne l’utilisent pas — c’est ceux qui l’utilisent dans leur propre intérêt et ceux qui ont du mal à le faire. »
Et dans cette « géographie », vient naturellement celle des usages et de l’accès. On a longtemps pensé la fracture numérique comme un problème d’accès — avoir ou ne pas avoir un téléphone, une connexion, un ordinateur. Christophe déplace le curseur vers la notion d’illectronisme : quelqu’un peut être ultra-connecté, passer des heures sur TikTok et Instagram, et être incapable d’inscrire ses enfants à l’école en ligne, de postuler à un emploi, de faire ses démarches administratives. Ce n’est pas un problème de connexion. C’est un problème de conception — des outils pensés par et pour ceux qui n’en ont pas besoin d’aide. Et avec l’IA, la même fracture se reproduit : entre ceux qui l’utilisent comme levier et ceux qui en tirent une mélasse inconsistante, satisfaisante dans la forme, inutile dans le fond.
« L’empathie humaine permettra toujours de trouver des solutions pour des cas complexes — et on sait très bien qu’à Marseille, il y a énormément de cas très complexes. »
Face à la tentation du tout-numérique et de la dématérialisation totale des services publics, Christophe défend une ligne simple et ferme : on ne ferme pas les bureaux de proximité. Parce que la dématérialisation, quand elle supprime le contact humain, ne simplifie pas l’accès aux droits, elle l’entrave. L’alophonie, le handicap, les situations administratives complexes, les personnes âgées qui ont besoin d’un visage et d’une voix, aucun chatbot n’anticipera ces cas. Et à Marseille, ces cas sont légion. La Ville a choisi d’aller dans les quartiers, avec des services mobiles, des agents présents dans les mairies. Le numérique comme complément, pas comme substitut. Une posture qui dit quelque chose sur ce qu’on entend par service public en mode 2.0.