Pour sortir au jour, Olivier Dubois. Le visage du danseur transpire. Couvert de sueur. Cherche du regard la délivrance. De ses gestes adressés au spectateur, à leurs totalités. Envoyer chier pour revenir, reprendre. En demander encore. Mise à nu par le jeu : deux enveloppes et trois chaises. Choisir le numéro désignant un morceau de musique imposé ou choisir la pièce et sa musique originale. Ne pas savoir ce qui se joue là, entre le champagne, les cigarettes et le micro. Le micro tombe, une fois. Le micro tombe deux fois. Sous l’éclairage. Dansons. Dans le sang. Le danseur nous prend, nous jette. Nous le prenons, nous le regardons danser encore. Éventail. Pointes. Regard porté vers la glorification. Grandir l’humiliation jusqu’à voir naître sous le doré des fourrures le soleil.

Phoenix, Éric Minh Cuong Castaing. Drones vrombissants. Tournant les rectancles de la scène. S’échappe le bruit courant. Les yeux rouges et verts que de multiples points d’accroche basculent. Mécanique du corps-machine. Au bruit incessant des drones, sa machine de guerre. Ils tournent, survolent un regard qui tombe. Des cheveux épars. Un ventre à terre. Les drones regardent ce qui depuis le sol s’échappe. Pondent dans la chair des cadavres, leurs enfants. Les voient naître au chaos de la chair, des murs transpercés et des camps.

MUMEM KHALIFA : Suis-je coupable ? LA TRADUCTRICE : Je vois la ville de Gaza. Je vois l’hôpital détruit et ses escaliers de béton. MUMEM KHALIFA : Des drones bombardent des infrastructures tandis que je danse. LA TRADUCTRICE : Nos mains se touchent. Tu ne trouves pas le sommeil, le silence est devenu inquiétant pour toi. Tu parles de la symphonie des drones. Tu t’es créé une image de chacun d’eux d’après leur son. MUMEM KHALIFA : Leurs caméras ont-elles prisent mon visage ? LA TRADUCTRICE : Lors des bombardements, tu t’inquiètes plus des autres que de toi. Tu parles aussi de ton ami photo-reporter abattu par l’armée israëlienne pendant « la marche du retour ». Il porte un gilet de presse. D’après toi, il a été abattu parce qu’il conduisait un drone de loisir. Dis-tu la vérité ? MUMEM KHALIFA : Je dis ce que je sais. Tu ne peux pas comprendre les risques que j’encourre. LA TRADUCTRICE : Nous te voyons danser sur l’écran, les spectateurs sont dans mon dos. Nous te regardons.

Guerre & Térébenthine, Jan Lauwers. Il y avait sur la scène, un dispositif bringuebalant, de morceaux de fer, de chamallows, de kiosque sur roulettes. Et puis un grand rideau vert, de couleur médecine-morgue qui s’est ouvert et refermé pendant un moment à la fumée de la forge et des carcasses d’animaux. J’étais figée sur mon siège et me trouvais au milieu des journalistes. Elles avaient chacune, sur leurs genoux, un cahier ouvert. Elles étaient attentives, lunettées, équipées d’un dossier de presse. Alors j’ai noté : « Et il voit une dizaine d’hommes alignés » – morceaux de têtes – « Que la mort que vous sucez avec vos petites bouches réduites » et c’est tout. J’étais prise en sandwich dans la première guerre mondiale. Le spectacle a duré longtemps, jusqu’à minuit environ. Le noir des cinémas est différent de celui des théâtres, je ne m’y sens pas observée comme ici : tiens-toi droite, ne baille pas, ris mais pas trop fort et quand il faut, mange avant d’aller au spectacle sinon ton ventre va gargouiller, évite de t’endormir, ne pue pas. On estompe et on recommence. Tiens-toi droite et évite de dépasser d’une tête. Maintiens ta bouche fermée sauf quand tu t’apprêtes à rire des comédiens qui se touchent sur scène, se trifouillent, se violent, s’embrassent, se crient, se retirent la pisse de la sonde, préparent un gâteau.

Le Cercle, Nacera Belaza. Cercle danse dans son ombre, son ombre double. De ce saut suspendu s’échappe les spectres, leurs corps vibratiles sur la ligne horizontale troublent les yeux. Bouge sans cesse à l’intérieur des coudes et de la nuque, leurs plis. Cercle se frotte aux faces abrasives, s’emmêle dans le mouvement de chaque corps, semble vouloir se défaire de la ligne ou simplement être traversé par elle et brûler. Entre les corps, la répétition syncopée des formes déroulent le corps des spectres, leurs cris muets sous la lumière. Au rythme des tambours, les ombres traversent les visages, sculptent les yeux. Et les bouches semblent dire sans mots : « J’ai été mangé par la lumière vibrante. » Dans l’allongement des bras : « J’ai décomposé mes ailes et ses points lumineux surgissant du vide. »